Quatorze mois après la signature de l’accord du 3 avril 2024, qui avait donné naissance au Conseil Présidentiel de Transition (CPT), les membres de la plateforme politique « 21 Décembre » haussent le ton. Dans une déclaration solennelle publiée ce 15 juin, ils expriment leur profonde inquiétude face à la détérioration continue de la crise haïtienne, devenue plus que jamais une menace existentielle pour la nation tout entière.
Signé dans la foulée des discussions du 11 mars 2024, l’accord du 3 avril visait à sortir le pays de l’impasse politico-sécuritaire, dans un contexte déjà marqué par une violence armée omniprésente. À l’époque, le CPT était perçu comme une planche de salut, chargé d’une mission claire : restaurer la sécurité publique, relancer l’économie, reconstruire les infrastructures, assurer l’accès à l’alimentation et aux soins, organiser une conférence nationale, aborder la question constitutionnelle, rétablir l’État de droit, et conduire enfin le pays vers des élections démocratiques.
Mais plus d’un an plus tard, le bilan est, selon le « 21 Décembre », tout simplement catastrophique.
« Le gouvernement de transition n’a accompli aucun progrès tangible. La population continue de sombrer dans une misère noire, affamée, sans protection, à la merci des gangs qui dictent leur loi jusque dans les zones les plus reculées du pays », dénonce la plateforme, à l’origine même de la création du CPT.
Une spirale de violences et de souffrances
Pour étayer leurs griefs, les membres du « 21 Décembre » s’appuient sur les dernières données publiées par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. Entre le 1er janvier et le 30 mai 2025, au moins 2.680 personnes ont été tuées, dont 54 enfants. En parallèle, le nombre de déplacés internes atteint un chiffre alarmant : 1,3 million de personnes, contraintes de fuir leurs foyers sous la menace des armes.
La violence, désormais enracinée, n’épargne aucune couche sociale. Dans plusieurs quartiers de Port-au-Prince comme dans certaines villes de province, l’État a quasiment disparu, laissant la place à un ordre parallèle, régi par les chefs de gang.
Une économie étranglée, un État en faillite
À la crise sécuritaire s’ajoute un effondrement économique. Selon les dernières données de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI), l’inflation s’élève à 26,8 % en avril 2025, tandis que la croissance reste négative au premier trimestre (-2,5 %). Pire encore, les investissements privés sont en chute libre, avec une décroissance de 36,3 % depuis le début de l’année.
« À l’asphyxie sécuritaire s’ajoute l’asphyxie économique », martèle le « 21 Décembre », pointant du doigt l’immobilisme d’un CPT jugé plus préoccupé par des luttes de pouvoir internes que par les urgences nationales.
Un appel à la lucidité et à la responsabilité
Dans un document publié à l’issue de leur dernière rencontre, les membres de la plateforme exhortent toutes les parties prenantes, politiques et sociales, à faire un bilan honnête de la situation actuelle.
« Il est temps de regarder la réalité en face. La transition est en échec. Le pays ne peut plus attendre. Les ambitions personnelles doivent céder le pas à l’intérêt supérieur de la nation », insiste le texte.
La plateforme appelle à la tenue en urgence de nouvelles discussions, sous médiation internationale, afin de redresser un processus qu’elle juge profondément compromis. Elle interpelle directement le CPT, dénonçant son dysfonctionnement criant et l’absence de toute cohésion nationale. « Le sens de la responsabilité a été sacrifié sur l’autel des intérêts partisans », souligne-t-elle.
Relance des négociations avec la CARICOM
La position unitaire du « 21 Décembre » intervient alors que des signataires de l’accord du 3 avril 2024 ont été récemment sollicités par le Groupe des Éminentes Personnalités (GPE) de la CARICOM, en vue de relancer les pourparlers politiques.
L’information a été confirmée par Me Michel André, membre influent du « 21 Décembre », qui a lui-même pris ses distances avec le CPT. Selon lui, les discussions devraient démarrer dans les jours à venir. Objectif : faire le diagnostic de l’échec de la transition, en tirer les leçons et proposer un nouveau cap, avec le soutien actif de la communauté internationale.
« Il n’est pas nécessaire d’attendre le 7 février 2026 pour constater l’échec de l’actuel pouvoir de transition », a-t-il martelé.
Une dernière chance ?
La déclaration du « 21 Décembre » résonne comme un avertissement. Derrière les mots, c’est tout un peuple qui attend une sortie de crise réelle, au-delà des discours, des promesses et des négociations sans lendemain. Reste à savoir si les acteurs politiques, épuisés mais toujours divisés, sauront faire preuve du courage patriotique exigé par la situation



