— Alors que les chiffres des personnes déplacées internes atteignent des sommets historiques en Haïti, le gouvernement a annoncé en grande pompe le déblocage de 700 millions de gourdes pour venir en aide aux sinistrés. Une enveloppe destinée à fournir des kits alimentaires d’urgence, censés répondre aux besoins immédiats des milliers de familles entassées dans des abris de fortune, fuyant la violence armée et l’insécurité croissante.
Mais sur le terrain, la réalité a un goût amer.
“On a reçu un sac de riz, un peu de maïs, et c’est tout. Pas d’eau, pas de savon, pas même du papier toilette. Et les enfants tombent malades”, témoigne Johanne, 38 ans, réfugiée dans une cour d’école transformée en camp de fortune dans la plaine du Cul-de-Sac.
Des propos qui résonnent comme un cri d’alarme dans un pays où les besoins humanitaires deviennent de plus en plus urgents et où la gestion des fonds publics continue de susciter interrogations et méfiance.
Un budget généreux, une distribution opaque
Selon le communiqué officiel du ministère des Affaires sociales, les 700 millions de gourdes ont été alloués pour la constitution de kits alimentaires de base, avec l’aide de plusieurs institutions étatiques et partenaires. Cependant, les documents détaillant la composition exacte de ces kits, les critères de distribution et les fournisseurs impliqués n’ont toujours pas été publiés.
Et pendant ce temps, dans les camps improvisés, des milliers de familles attendent autre chose qu’un simple sac de provisions.
“On parle de ‘kit alimentaire’ comme si c’était suffisant. Mais vivre sans eau potable, sans produits d’hygiène, c’est une autre forme de souffrance”, déplore Junior, un travailleur humanitaire local. “Et cela crée un terrain fertile pour les maladies.”
L’absence d’éléments essentiels : un choix ou un oubli ?
Ni savon, ni serviette hygiénique, ni chlore, ni ustensiles de cuisine. Aucun accès garanti à une eau propre et potable. Dans plusieurs sites visités par notre équipe, les déplacés s’organisent comme ils peuvent, dans un état d’abandon criant.
Certains dénoncent un choix délibéré d’ignorer les besoins sanitaires dans les kits, réduisant la réponse humanitaire à une simple opération de distribution de nourriture sèche. D’autres parlent d’improvisation, voire de négligence criminelle.
Des fonds gaspillés ou détournés ?
La question qui brûle les lèvres : où va vraiment l’argent ? Comment 700 millions de gourdes peuvent-ils se volatiliser dans des sacs de riz, sans laisser de place à l’essentiel ?
Un expert en gestion de crise, souhaitant garder l’anonymat, explique : “Avec une planification rigoureuse, cette somme pouvait couvrir bien plus : kits hygiéniques, eau traitée, latrines mobiles. Ce que l’on voit, c’est soit une mauvaise gestion, soit un gaspillage pur et simple.”
Et dans les murmures des camps, un mot revient souvent : “gagòt”. Ce terme créole qui résume à lui seul le sentiment général d’un argent public utilisé à la va-vite, sans suivi, sans transparence, parfois même sans conscience.
Une société civile vigilante mais dépassée
Face à l’indignation grandissante, plusieurs organisations de la société civile appellent à un audit indépendant des dépenses liées à l’aide humanitaire pour les déplacés. “Nous ne pouvons pas laisser cette énième crise devenir un nouveau scandale”, martèle un représentant du Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH).
En attendant, les déplacés continuent de survivre dans l’ombre, avec des moyens dérisoires, et un État dont les promesses ne nourrissent plus ni le corps, ni la dignité.



