Face à la montée fulgurante de la violence armée et à l’effondrement progressif de l’autorité de l’État, le Conseil présidentiel de transition (CPT) en Haïti a franchi un seuil inédit. Incapables de juguler l’expansion des gangs criminels, les forces nationales – la Police nationale d’Haïti (PNH) et les Forces armées d’Haïti (FAD’H) – se retrouvent dépassées. Le groupe armé “Viv Ansanm”, parmi les plus influents et redoutés du pays, contrôle désormais de larges pans de Port-au-Prince, réduisant à néant les efforts des autorités locales.
Dans ce contexte de chaos et d’urgence, le CPT a pris une décision aussi audacieuse que controversée : faire appel à des contractants militaires privés étrangers. Et pas n’importe lesquels. Selon plusieurs sources gouvernementales, Erik Prince, fondateur de la tristement célèbre société militaire privée Blackwater, a signé en début d’année un accord confidentiel avec les autorités haïtiennes.
Un pari risqué sur fond de mémoire coloniale
L’arrivée d’Erik Prince dans le dossier haïtien soulève une tempête de critiques, tant au sein de la société civile haïtienne que dans les milieux diplomatiques internationaux. Prince, ancien officier de la Navy SEAL et proche de l’ex-président américain Donald Trump, est surtout connu pour son implication dans des opérations controversées en Irak. Blackwater, rebaptisée depuis, s’est retrouvée au centre d’un scandale international en 2007 après la mort de civils à Bagdad, un épisode qui continue de hanter les débats sur la privatisation de la guerre.
Le retour d’une présence armée étrangère, fût-elle privée, ravive également de douloureux souvenirs historiques. Les États-Unis, dont la politique haïtienne reste très surveillée, hésitent à s’impliquer directement. Washington ne souhaite pas répéter les erreurs de 1915, lorsque l’occupation militaire américaine avait duré près de 20 ans et laissé une empreinte amère dans la mémoire collective haïtienne. C’est précisément ce passé que Joe Biden veut éviter de ressusciter. « Nous n’envoyons pas de soldats américains en Haïti », a déclaré un haut responsable du département d’État, tout en reconnaissant une “coopération étroite avec des partenaires régionaux.”
Les limites de la Force multinationale
Malgré le soutien international annoncé, la Force multinationale déployée dans le cadre d’une mission soutenue par les Nations Unies peine à s’imposer. Conçue pour appuyer la PNH dans la lutte contre les gangs, elle reste sous-équipée, mal coordonnée et minée par des rivalités diplomatiques entre les pays contributeurs. À l’heure actuelle, aucune opération d’envergure n’a permis de reprendre le contrôle des quartiers les plus sensibles de la capitale.
Le groupe “Viv Ansanm”, coalition de plusieurs factions criminelles, a su exploiter la faiblesse des institutions pour renforcer son emprise territoriale. Des commissariats incendiés, des axes routiers bloqués, des enlèvements quotidiens : la violence est devenue la norme dans un pays au bord de l’implosion.
Une mission sous haute tension
Le contrat avec Erik Prince, dont les détails restent largement secrets, prévoirait l’envoi d’un contingent restreint d’anciens militaires et de spécialistes en contre-insurrection, équipés d’armements sophistiqués et de technologies de surveillance. Leur mission serait centrée sur des “opérations chirurgicales”, ciblant les chefs de gang dans les zones les plus hostiles.
Mais cette solution militarisée, bien que présentée comme provisoire, pourrait aggraver une situation déjà explosive. Plusieurs ONG et défenseurs des droits humains s’inquiètent d’un retour aux exécutions extrajudiciaires, aux bavures et à la militarisation d’un conflit qui nécessite, selon eux, une approche plus structurelle : réforme de la justice, désarmement progressif, et inclusion des jeunes marginalisés dans des programmes de réinsertion.
Vers un nouveau chapitre incertain
Alors que Port-au-Prince s’enfonce dans l’insécurité, le CPT joue une carte périlleuse en ouvrant la porte à des acteurs privés internationaux dont les antécédents suscitent la méfiance. Haïti, encore une fois, se retrouve à la croisée des chemins : entre la nécessité urgente de restaurer l’ordre et les risques d’une nouvelle forme de dépendance sécuritaire.
Ce recours à la force privée signe-t-il un aveu d’échec ou une ultime tentative de sauvetage ? Dans un pays où l’histoire est faite de blessures ouvertes et de luttes pour la souveraineté, la réponse dépendra autant des résultats obtenus que de la capacité du peuple haïtien à reprendre son destin en main.



